Pour nous faire ressembler toujours davantage à Jésus


Réflexion sur l'évangile du 5 juin, dimanche de la Pentecôte


Durant trois années, sur les chemins de Galilée, les apôtres avaient appris à connaître Jésus. Et même s’il les surprenait toujours un peu, ils s’étaient habitués à cheminer avec cet être mystérieux, ils étaient attachés à lui davantage, peut-être, plus qu’ils ne le pensaient. Ils n’avaient pas imaginé un seul instant que cela puisse changer. Cette vie de proximité avec Jésus leur était devenue infiniment douce, tellement nécessaire à leur bonheur.

La tragédie de la Pâques avait bouleversé en quelques heures cet univers serein. Le cataclysme avait laissé de profondes blessures: jamais ils n’avaient imaginé devoir vivre sans lui. Déjà, les liens d’amitié se défaisaient: certains repartaient chez eux, sur la route d’Emmaüs, d’autres se cachaient, attendant de disparaître en toute sécurité. La mort venait de briser ce qui les unissait: et ce lien, c’était Jésus lui-même.

Aussi, comment imaginer cette stupeur, ce débordement de joie lorsqu’il était revenu parmi eux au matin de Pâques? Le premier moment d’incompréhension passé, les voilà de nouveau réunis autour de lui, prêts à continuer cette fraternité des jours heureux, même si sa manière de leur être présent, désormais, est tellement nouvelle, tellement étrange, qu’ils ne savent pas trop comment la décrire! Mais l’important, c’est qu’il est là, au milieu d’eux.

Cependant, au bout de quarante jours, il semble bien que cette présence ne soit que temporaire. Le voilà qui leur annonce que, s’il ne part pas, l’Esprit ne pourra venir! «Il se sépara d’eux et fut emporté au ciel», nous rapporte l’Évangile de l’Ascension. Mais cette fois, loin de se désespérer et de se disperser, les voilà qui se mettent à proclamer dans toutes les langues qu’il est vivant. Car désormais, ce n’est plus selon la chair qu’ils le connaissent, mais selon l’Esprit: car l’Esprit de Dieu habite en eux!

L’Ascension a ouvert dans l’histoire de l’Église une nouvelle étape: Jésus n’est plus au milieu de nous, mais il reviendra. Et nous, nous sommes dans ce temps de l’entre-deux, dans ce temps de l’attente. L’un des grands paradoxes de notre foi, c’est que ce temps de l’Esprit, c’est aussi le temps où nous ne voyons plus Jésus. Ce temps où nous sommes, c’est le temps de travail de l’Esprit.

Mais pour que s’accomplisse en nous cette œuvre de l’Esprit de vérité, il est nécessaire que notre cœur, comme le cœur des disciples, ait été touché, blessé par un autre amour. «Si quelqu’un m’aime», déclare Jésus, «il restera fidèle à ma parole, mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui.» «Amour et fidélité se rencontrent» dans la vie de celui qui, un jour, au détour d’un chemin, a croisé le regard de Jésus. Ce visage, plus jamais il ne pourra l’oublier, car c’est le visage de Dieu lui-même. Tous les autres chemins qui ne mènent pas à lui paraîtront alors fades et insipides. Mais si l’amour de Jésus suscite et engendre la fidélité à la Parole, la rumination silencieuse et émerveillée de la Parole attire Dieu lui-même, qui vient établir sa demeure en nous.

«Amour et fidélité se rencontrent, justice et paix s’embrassent» (Ps 85, 11). Car s’il n’est pas de fidélité qui ne s’enracine dans un amour vrai, il n’est pas non plus d’amour véritable qui n’ajuste notre vie à la parole de l’Aimé, qui ne se transforme peu à peu, pour nous faire ressembler toujours davantage à lui. C’est dans ce mouvement incessant de ressemblance toujours plus profonde que nous entraîne l’Esprit de Dieu. En effet, Jésus nous a promis que l’Esprit nous «enseignera tout» et nous «fera souvenir» de tout ce qu’il a dit. Il ne s’agit pas de raviver quelque savoir oublié, enfoui au plus profond de notre mémoire, mais plutôt de réveiller en nous une respiration, un souffle qui déjà nous habite. Car devenir semblable à Jésus, c’est devenir insensiblement transparent à cet amour qui unit le Père et le Fils à l’Esprit Saint.

Et pour saint Paul, le signe que nous sommes en route sur ce chemin, c’est que la peur nous abandonne. Car si l’Esprit devient notre vie, nous ne sommes plus esclaves, enchaînés par les passions et les angoisses de ce monde, mais fils et filles dans le Fils. Et si l’apôtre nous trace un chemin de gloire qui passe aussi par la croix, c’est parce qu’il a expérimenté dans sa propre chair, à la suite de Jésus, que «l’amour est plus fort que la mort». (…)

Père Tony Solano