Découvrir l’amour du Père



Réflexion sur l'évangile du 27 mars: 4e dimanche du Carême


Ce qui avait convaincu le plus jeune fils de rentrer chez lui, ce n’était ni la faim ni l’amour filial. C’est seulement lorsqu’il s’était persuadé d’avoir pris l’attitude juste, celle d’un esclave, qu’il avait pu se mettre en route. Rassuré, il croyait désormais savoir ce qui l’attendait. Rien ne pourrait vraiment l’atteindre, puisqu’il s’était préparé au pire. Sans le savoir, il avait réduit son père à ses propres peurs, à ses propres attentes. Lui qui rêvait de fortune et d’indépendance, il avait fini par s’imaginer que son père lui en voulait. Il avait fini par croire que son retour ne serait possible qu’en réduisant son père à l’image qu’il s’était forgée de lui.

Telle était bien, d’ailleurs, l’attitude que le fils aîné attendait de son père. S’il n’avait pas bronché, durant tant d’années, c’est bien parce qu’il l’imaginait ainsi. N’était-ce pas cette peur, d’ailleurs, qui lui avait permis de tenir dans les moments de lassitude et de tentation? Lui aussi, il avait fini par croire que son père ressemblait à ses propres blessures, à ses angoisses les plus profondes.

Devant l’attitude du père, tous deux étaient restés sans voix, médusés. Si le premier fils avait eu la voix brisée par l’émotion et le second par la colère, c’est pourtant la même surprise, la même incompréhension qui les avait saisis l’un et l’autre. Alors qu’ils s’imaginaient le connaître, le comprendre, voilà que leur père se révélait à eux, tout autre. Si différent des fantasmes qu’ils portaient en eux depuis leur plus tendre enfance, à mille lieues de ces blessures secrètes qu’ils avaient fini par refouler au plus profond de leur être, le mystère de l’amour du père venait de se dévoiler devant eux.

Il faut souvent longtemps, parfois très longtemps, parfois même toute une vie, pour qu’un fils devine enfin ce qui se cachait derrière la mystérieuse figure de son père. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Jésus a choisi de répondre aux critiques des pharisiens en leur rappelant ce long chemin qui les avait conduits, eux aussi, à la découverte de leur propre père. Quel enfant, quel fils, en effet, ne pourrait se reconnaître dans l’une ou l’autre de ces deux figures filiales que la parabole met en scène? Fils turbulent qui jette par-dessus bord toute son enfance pour aller courir le monde, ou enfant sage qui demeure à l’ombre paternelle, chacun de nous peut également se retrouver dans cette parabole.

Comme au plus jeune fils, dont la voix s’était brisée dans un sanglot, il est donné à chacun de nous de découvrir un jour que l’amour ne s’achète pas, mais qu’il se donne, sans retour. Il nous est donné d’expérimenter cette joie d’être fils, sans autre raison, sans autre mérite que l’amour même du Père.

Et comme au fils aîné, enfermé dans sa colère, sûr de son droit, il peut nous être donné d’entendre un jour l’étonnante réponse du père : « Tout ce qui est à moi est à toi. » Car l’amour ne confère aucun droit, aucun privilège, sinon d’aimer à son tour comme le Père nous a aimés, pour devenir, à notre tour, pères dans le Père.

Père Jerry Tony Solano